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Ladi lafé 1 rue de la Huchette, 1734.

En 1723, débarque à l’île Bourbon un certain Charles Joseph Cougnet dit Tessier, canonnier de métier. Il est accompagné de Jeanne Le Maire, jeune veuve bretonne de Port-Louis qu’il vient d’épouser, ainsi que de leur premier enfant.

Au recensement de 1733, il a 40 ans, sa femme 38. Ils ont deux enfants. L’éducation de leur fils a sans doute ramené Cougnet à Orléans, son lieu d’origine, et à Paris où il va faire en 1734 une bien opportune rencontre.

Nous sommes rue de la Huchette.
Une de ces anciennes rues de Paris, proche de celle du «chat-qui-perche», étroite et sombre , connue pour ses commerces de toutes sortes et la mauvaise réputation qui s’ensuit. Les enseignes y sont nombreuses, comme celle de «la huchette d’or», qui lui laissera son nom. Les auberges, les cabarets, les rotisseries se remplissent de voyageurs, de marchands, d’étudiants, et surtout de filles, de filous et autres gâte-bourses.

Notre homme, lui, s’est attablé à "l’enseigne des deux- bœufs", hôtellerie faisant le coin de la rue, mitoyenne d’une étuve à femmes 2, près de l’abreuvoir du Pont-Neuf. Il n’est pas seul. Chez l’hôtelier Voisin, loge aussi  le sieur Saint Lazare  de Villiers, capitaine au régiment de Navarre  avec qui il converse  "de choses et d’autres". On s’en doute, de champs de batailles. Notre canonnier se présentant comme établi à l’île Bourbon, son interlocuteur lui raconte alors qu’il a  «bien connu et vu»,  le sieur Rodier de Lavergne. Et que ce dernier a été tué en 1734 au cours de la première campagne d’Italie, «d’un coup de canon qui l’emporta  avec sept dragons de son régiment»Et  «Que même», l’officier fut à son enterrement.

L’affaire est d’importance, aussi Charles Joseph Cougnet dit Tessier s’empresse d’en témoigner à son retour à l’île Bourbon au Conseil supérieur de l’île, «à valoir et servir en tems et lieu». Il rajoute que Saint Lazare lui a fait le portrait, «taille et corporance»de Rodier de Lavergne, et qu’il a parfaitement identifié celui qu’il avait bien connu, tant à Lorient qu’en cette isle.

 

La relation est affirmée et bien détaillée. Ainsi donc, Rodier de la Vergne serait mort au cours des guerres de succession de Pologne qui opposèrent les Français et les Piémontais aux Autrichiens. Le motif du conflit étant de redonner au beau père de Louis XV, son trône à Gdansk. Si force détails sont donnés, le lieu de la bataille n’est pas nommé. San Pietro ou bien
Guastalla, où des milliers de morts ont effectivement été emportés par les canons  ennemis ?

Dans quel but est établi ce témoignage, le 3 novembre 1736 ? Que peut-il valoir et à qui peut-il servir ?
Nous le savons, Marianne Noël est toujours l’épouse de Rodier de Lavergne. Elle ne peut donc se marier avec son nouveau compagnon, Juan Fernandez Casanova, dont elle a, à ce moment, deux enfants.
S’agit-il alors d’un témoignage de complaisance ? On le voit, le canonnier ne fait qu’un récit de seconde main, relatant une conversation de taverne. S’agit-il d’une vantardise, d’un ladi lafé, voire en espérait-il quelque récompense en retour ?
Car la vie n’est pas toujours rose dans les îles.
Ainsi, chez les Cougnet-Tessier, les naissances se sont succédées, et les enfants sont pour la plupart morts en bas âge. Le 8 octobre 1836, soit un mois avant ce témoignage, Jeanne Le Maire à demandé la séparation d’avec son mari, pour mauvais traitements, avec une pension pour leur fils Jacques éduqué en France. Le Conseil Supérieur la déboute alors de sa demande de séparation de corps avant le partage des biens. Nous apprendrons ensuite que Jeanne mourra trois ans plus tard. Tandis que son mari, en 1747, sera condamné aux galères pour vol. S’il fut bien fustigé et flétri de la fleur de lys en place publique, Cougnet dit Tessier mourra à St Denis en 1763… sans être jamais allé aux galères.

Quant à son témoignage de 1736, il n’eut aucun effet sur le statut de Marianne qui ne se remariera pas.
S’il est vraisemblable que Rodier de Lavergne ait repris du service dans les armées du Roy, nous savons aujourd’hui qu’il fut, par ce témoignage, « reconnu » et « enterré » trop tôt .

En effet, Isaac Jean Rodier de Lavergne testera en faveur de sa fille, bien des années plus tard, prouvant ainsi définitivement, qu’il n’était pas mort ni en Italie, ni pour  Gdansk.

Sabine Noël

Remerciements à Marguerite V, pour sa complicité .

1 :  ladit lafé ou laditlafé : il l’a dit, il l’a fait, signifie commérages, ragots, médisances, en créole réunionnais.

2 : bains publics

© S NOËL

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