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Recette de l’ élixir de vie

demi once de graine d’anis
demi once de graine de fenouil

RLV -1© S.NOËL

autant de graines de coriandre
autant de graines de carvi

3 racines d’angélique
2 racines de scorsonnaires
demi livre de sucre en poudre
Mettre le tout dans une bouteille de verre double , la bien boucher, et laisser le tout infuser dans 3 chopines d’eau de vie sans feu et sans soleil pendant 15 jours ; on peut en prendre après dîner et autant le soir

Les Propriétés

RLV -4 © S.NOEL

Cette liqueur chasse du corps toutes les impuretees, guéris toutes sortes de fiebures intermittentes,fais sortir les serosites par les vrins, et empêche la petite vérole de marquer et la fais sortir en prenant 2 à 3 cueilleréés par jour, elle est bonne contre le flux de sang et le flux hépatique, purifie le sang, fortifie contre l’asme, donne de l’appétit, fais dormir. C’est un contrepoison, contre la peste, fortifie la chaleur naturelle, et donne une vigueur nouvelle, elle est admirable pour les playes en mouillant de la charpie on trempe dans cet elixir avec une compresse de 4 ou 5 doubles sans autre onguent, elle empêche la gangrenne et gueris en peu de temps toutes les playes en les pansant soir et matin.Annot RLV  S.NOËLAnnot 2 © S.NOËL

Cette recette retrouvée dans un carton de notaire, quelques feuillets après un inventaire de succession de chirurgien a été améliorée et essayée au moins deux ou trois fois en doublant les proportions. Elle devait sans doute soigner aussi bien les plaies de l’âme que celles du corps et a en tout cas été soigneusement conservée aux minutes notariales.

Sabine NOËL

Toutes les graines ou plantes citées sont encore utilisées aujourd’hui pour leurs vertus stimulantes et médicamenteuses.

© S NOËL

TEXTES ET DOCUMENTS SOUMIS À L’AUTORISATION DES AUTEURES AVEC CITATION DE L’ URL DU BLOG

Pierre Cathelouse de  Saint Malo à l’île Bourbon,  2ème expédition de Moka.

« La compagnie des négocians de Saint Malo formée principalement pour faire le commerce du café dans l’Arabie heureuse, s’etoit si bien trouvée de la première expédition, … qu’elle ne tarda pas longtemps d’en entreprendre une seconde, laquelle n’a pas eu un moindre succès et n’interessera pas moins la curiosité du public que la précédente. »

Ainsi commence la relation du second voyage de Jean de la Roque vers le Yémen, au début du 18 ème siècle.

Ces Messieurs de Saint Malo ont armé pour la course et pour le commerce, deux vaisseaux "la Paix" et "le Diligent" , placés sous les ordres de deux capitaines expérimentés, MM. de la Lande et de Briselaine.

[Carte pour l'approche de Moka] / Made By Augustine Fitzhugh at the Corner of the Minnories Neare Little Towerhill Anno Domony 1683

Notre histoire, ici, à l’île bourbon, ne commence que lors de leur retour, lorsque les vaisseaux, après avoir passé les derniers mois de leur périple à Moka, y font relâche.

Nous y trouvons  l’écrivain du  Diligent, Pierre Cathelouse.

« Aujourd’hui, 5 decembre 1712 après midi, nous Justamond secrétaire pour Mss les dir généraux  de la royale compagnie des indes orientales  avons été requis par M de la Brislaine colin cpt, command. Le vaisseau le diligent appartenant aux Ms de St Malo venant de mokand ; et priés de nous porter jusque dans  une maison située  au près du banc des  rochers appartenant à andré Reau dans laquelle maison le sieur Cathelouse, escrivain sur le navire fait sa demeure attendu qu’il est affligé de la perte de sa vue lequel a prié et supplié M de la Brislaine de le laisser à terre … »

L’écrivain de marine est chargé des écritures et des comptes à bord. Il s’agit en général d’un officier ayant le rang d’enseigne. Il relate les conditions de vie, les disettes , les décès, les achats, les escales, les découvertes, les incidents de parcours, les événements minuscules ou dramatiques. Il connaît si bien les aléas des voyages en mer qu’il souhaite sans doute terminer sa vie à l’île Bourbon. Ce jour de décembre, « ne pouvant continuer son voyage », il demande à ne plus courir les mers et son Capitaine croit utile de demander l’inventaire de ses effets en sa présence. Ce qui fut fait :

De l’inventaire de Cathelouse, nous retiendrons en plus des  tapis, camelots, et autres indiennes : une épée au pommeau d’argent, six paires de babouches neuves, une caisse de thé, une botte pleine de poivre, un petit paquet contenant son congé de Pondichery et plusieurs lettres, une malle pleine de café …

Le 26 décembre, il fera transférer un certain nombre de ses marchandises par André Reau  (1), au Capitaine Commandant Dauzel Dufresne (2) sur le vaisseau Le Beau-Parterre pour être acheminées en France. Ce vaisseau avait d’ailleurs été  pris, après combat,  aux Hollandais, au large du Cap de Bonne Espérance, à l’aller. Il devait ramener en France un plant de caféier offert par le roi du Yémen — enfin opportunément guéri d’un abcès à l’oreille par le chirurgien du Diligent, au nom prédestiné de  Barbier ­— pour être offert à Louis  XIV.

Trois semaines plus tard, Pierre Cathelouse, affecté de la perte de la vue et de paralysie, rend son dernier soupir le 12 janvier 1713. Ses biens seront vendus à l’encan le 26 janvier.

Cet encan fut de suite apprécié par la majeure partie des habitants de l’île, à ce moment, démunis de tout ,"mal commodes" et "tous mutins " (A.Boucher) qui survivaient en s’approvisionnant aux vaisseaux de passage.

A cette vente aux enchères, nous retrouvons, Leger, Langevin, l’Abbé Duval, George Noël,

Joseph de Guigné, Patrick Droman, Pierre Parny, Jacques Béda, Auber, Simon Gruchet, Daniel Payet, Antoine Bellon, Hiacinte Payet, Laurent Payet, Estienne  Hoarau, Robin, André Reau, Pitre Folio, Germain Payet, Hervé Fontaine, Françoise Cauzan, Jean Hoareau, Jacques Macé et quelques autres qui emportèrent principalement tapis et toiles de chittes, de lin et d’organdy, mouchoirs et bas rouges … alors que la canne d’argent échue elle au flibustier Jacques Béda, et le coffre fermant à clef à Piras, qui s’en servit sans doute en quittant  l’île.

On ne retrouve à ce dernier  inventaire, ni les ustensiles pour faire le thé, ni le poivre, ni le café…

Au même moment, les  compagnons d’expédition de Pierre Cathelouse se trouvent toujours en mer. Le " Diligent" , lourd de milliers de balles de café, n’atteindra Saint Malo que le 11 juin 1713, après un périple de deux ans et six mois. C’est à la troisième expédition de Moka que le Roi Louis XIV demandera d’implanter la culture du café à l’île Bourbon, avec les conséquences que l’on connaît.

Sabine Noël

(1) André RAULD (RAOULT ou RAUX) , natif de Muron en Saintonge, débarqua en 1706 d’un navire forban. Il acquit en 1707, tous les biens de Pierre FOLIO.

(2) Le Chevalier Dufresne d’Arsel reviendra dans l’Océan Indien en 1715, pour prendre possession de l’ïle Maurice, rebaptisée île de France  et pour confier, nommément, des plants de caféiers à Jacques Auber, Pierre Hibon et André Rault .

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George Noël n’est pas souvent  convié aux délibérations données dans la Chambre du  Conseil supérieur.  Mais nous l’avons retrouvé lors de la séance du 17 juin 1713.
Ce jour là, une curieuse sentence va être prononcée contre les jeunes frères Maillot, Jacques, 17 ans et Antoine, 15 ans.  Accusés du vol d’un cochon, ils sont soumis à la peine infamante de l’exposition publique sur un cheval de bois.1

"De par le Roy

Et messieurs les directeurs  généraux de la Compagnie royalle des
Indes oricntalles de France dans lisle de Bourbon.

Délibération faite par le Conseil assemblé par ordre de Monsieur
le Gouverneur cejourd"huy dix-sept juin mil septcent treize avant midy.


Le Conseil assemblé, ayant examiné le procès fait contre les nommés
Jacques Maillot et Antoine Maillot, fils de Pierre Maillot, et
remarqué qu’il étoit probable que le cochon qu’ils avoient aporté de la
chasse apartenoit aux habittans, de plus veu la confrontation qu’il ce
coupent entre eux ; et ne pouvant entièrement découvrir la vérité du faict
sans apliquer les d. acqusés à la question. Nous avons, sur la semy-
preuve, condamné le d. Jacques Maillot, fils de Pierre Maillot, à estre mis
sur le cheval de bois, tenant en main un petit cochon, en presance des
habittans assemblés pendant lespace d’une heure, et Antoine Maillot
son frère d’assister le d. Jacques Maillot au cheval, et de demeurer le
temps que Jacques Maillot sera dessus

étant d’une grande conséquence que ces sortes de crimes soyent punis,
fait à St-Denis, dans la Chambre du Conseil, les d. jour et an que dessus,
et ont signé à l’original

Parat, Justamond, Simon Devaux, Jacques Béda, Guy Dumesnil,
George Noël, Joseph de Guigné, greffier de lisle de Bourbon ».

Cette sentence est sans nul doute la plus drôle de toutes celles que nous avons pu lire. Le gouverneur,  Pierre Antoine Parat  2  et toute la compagnie assemblée ont du passer un bon moment. Surtout Parat, devenu gouverneur alors qu’il se trouvait en escale à Bourbon et qui se verra poursuivi plus tard par des nuées de petits graviers aussi mystérieuses qu’impertinentes lors de chacun de ses mouvements 3. Cet arrêt vise là à mettre au pas tous ces colons indisciplinés qui ont pris l’habitude de se servir au milieu des troupeaux quasi sauvages dont la plupart  des bêtes ne sont pas marqués.
Il n’empêche que l’épreuve des deux frères a dû être bien mortifiante. Ils sont d’une fratrie de déjà 10 enfants, qui en comptera bientôt 13. Leur père dit  "le Fainéant" (peut être grâce à Antoine Boucher), leur apprit bien sûr la pêche, la chasse  et  sans  doute le braconnage.

L’histoire ne dit pas si le petit cochon écourta la peine des deux frères en s’échappant aussi vite qu’il avait été capturé.

Leur petite soeur Anne Marguerite a environ un an et demi. Elle est aussi une de nos ayeules.

Sabine Noël

1 : le "cheval de bois" consistait en une pièce de bois, taillée en arrête, posée sur des tréteaux sur laquelle devait se tenir le condamné. (Dictionnaire de l’académie française, 1762).

: Pierre Antoine Parat de Chaillenest,  fut gouverneur  de l’île Bourbon d’août 1710 à novembre 1715. En février 1715, il prendra une ordonnance punissant de peine de mort par pendaison quiconque, blanc ou noir, volerait ou détruirait animaux et plantations.

: in : Elie PAJOT (op. cit in Bibliothèque).

© S NOËL

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Ladi lafé 1 rue de la Huchette, 1734.

En 1723, débarque à l’île Bourbon un certain Charles Joseph Cougnet dit Tessier, canonnier de métier. Il est accompagné de Jeanne Le Maire, jeune veuve bretonne de Port-Louis qu’il vient d’épouser, ainsi que de leur premier enfant.

Au recensement de 1733, il a 40 ans, sa femme 38. Ils ont deux enfants. L’éducation de leur fils a sans doute ramené Cougnet à Orléans, son lieu d’origine, et à Paris où il va faire en 1734 une bien opportune rencontre.

Nous sommes rue de la Huchette.
Une de ces anciennes rues de Paris, proche de celle du «chat-qui-perche», étroite et sombre , connue pour ses commerces de toutes sortes et la mauvaise réputation qui s’ensuit. Les enseignes y sont nombreuses, comme celle de «la huchette d’or», qui lui laissera son nom. Les auberges, les cabarets, les rotisseries se remplissent de voyageurs, de marchands, d’étudiants, et surtout de filles, de filous et autres gâte-bourses.

Notre homme, lui, s’est attablé à "l’enseigne des deux- bœufs", hôtellerie faisant le coin de la rue, mitoyenne d’une étuve à femmes 2, près de l’abreuvoir du Pont-Neuf. Il n’est pas seul. Chez l’hôtelier Voisin, loge aussi  le sieur Saint Lazare  de Villiers, capitaine au régiment de Navarre  avec qui il converse  "de choses et d’autres". On s’en doute, de champs de batailles. Notre canonnier se présentant comme établi à l’île Bourbon, son interlocuteur lui raconte alors qu’il a  «bien connu et vu»,  le sieur Rodier de Lavergne. Et que ce dernier a été tué en 1734 au cours de la première campagne d’Italie, «d’un coup de canon qui l’emporta  avec sept dragons de son régiment»Et  «Que même», l’officier fut à son enterrement.

L’affaire est d’importance, aussi Charles Joseph Cougnet dit Tessier s’empresse d’en témoigner à son retour à l’île Bourbon au Conseil supérieur de l’île, «à valoir et servir en tems et lieu». Il rajoute que Saint Lazare lui a fait le portrait, «taille et corporance»de Rodier de Lavergne, et qu’il a parfaitement identifié celui qu’il avait bien connu, tant à Lorient qu’en cette isle.

 

La relation est affirmée et bien détaillée. Ainsi donc, Rodier de la Vergne serait mort au cours des guerres de succession de Pologne qui opposèrent les Français et les Piémontais aux Autrichiens. Le motif du conflit étant de redonner au beau père de Louis XV, son trône à Gdansk. Si force détails sont donnés, le lieu de la bataille n’est pas nommé. San Pietro ou bien
Guastalla, où des milliers de morts ont effectivement été emportés par les canons  ennemis ?

Dans quel but est établi ce témoignage, le 3 novembre 1736 ? Que peut-il valoir et à qui peut-il servir ?
Nous le savons, Marianne Noël est toujours l’épouse de Rodier de Lavergne. Elle ne peut donc se marier avec son nouveau compagnon, Juan Fernandez Casanova, dont elle a, à ce moment, deux enfants.
S’agit-il alors d’un témoignage de complaisance ? On le voit, le canonnier ne fait qu’un récit de seconde main, relatant une conversation de taverne. S’agit-il d’une vantardise, d’un ladi lafé, voire en espérait-il quelque récompense en retour ?
Car la vie n’est pas toujours rose dans les îles.
Ainsi, chez les Cougnet-Tessier, les naissances se sont succédées, et les enfants sont pour la plupart morts en bas âge. Le 8 octobre 1836, soit un mois avant ce témoignage, Jeanne Le Maire à demandé la séparation d’avec son mari, pour mauvais traitements, avec une pension pour leur fils Jacques éduqué en France. Le Conseil Supérieur la déboute alors de sa demande de séparation de corps avant le partage des biens. Nous apprendrons ensuite que Jeanne mourra trois ans plus tard. Tandis que son mari, en 1747, sera condamné aux galères pour vol. S’il fut bien fustigé et flétri de la fleur de lys en place publique, Cougnet dit Tessier mourra à St Denis en 1763… sans être jamais allé aux galères.

Quant à son témoignage de 1736, il n’eut aucun effet sur le statut de Marianne qui ne se remariera pas.
S’il est vraisemblable que Rodier de Lavergne ait repris du service dans les armées du Roy, nous savons aujourd’hui qu’il fut, par ce témoignage, « reconnu » et « enterré » trop tôt .

En effet, Isaac Jean Rodier de Lavergne testera en faveur de sa fille, bien des années plus tard, prouvant ainsi définitivement, qu’il n’était pas mort ni en Italie, ni pour  Gdansk.

Sabine Noël

Remerciements à Marguerite V, pour sa complicité .

1 :  ladit lafé ou laditlafé : il l’a dit, il l’a fait, signifie commérages, ragots, médisances, en créole réunionnais.

2 : bains publics

© S NOËL

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Au hasard des recherches, l’on trouve dans les boites d’archives, de bien curieuses choses.

Il sera dommage lorsque tout sera classé et informatisé, de ne plus pouvoir compter sur ce hasard, pour découvrir et mettre en lien ce qu’au départ on ne cherchait pas.

Ou sera la flânerie dans les laisses de l’histoire comme sur les bords de mer ?

Aujourd’hui, cette lettre et son enveloppe adressée le 28 décembre 1842 par l’ordonnateur de la colonie au notaire royal de St Paul.

St Denis ce 28 décembre 1842

 

  Monsieur,

 Je suis informé qu’il existe dans votre étude plusieurs expéditions d’un acte par lequel le chef souverain de l’isle Mayotte a cédé tous ses droits sur cette isle à la france, à une époque déjà très reculée.

 Je viens vous prier de me faire connaître les circonstances qui ont amené le dépôt d’un pareil acte dans votre étude, et de m’en adresser une des expéditions.

 Agreez, monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.

                                    L’ordonnateur

                                                     signature

 A monsieur Maucron, notaire royal à St Paul

 

 Curieuse missive qui intéresserait surement le ministère des affaires étrangères, encore aujourd’hui ! Ou d’autres …

Les laisses de l’histoire…

Laurence NOËL

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St Pierre le 5 avril 1757
Nous l’ avons déjà vu pour les questions de propriété, partage, succession, nos ancêtres étaient extrêmement respectueux de la norme juridique. A chaque acte d’ importance ils faisaient appel au notaire et lorsque celui ci ne pouvait être là, ils se confiaient au curé pour la sureté de leurs décisions. Ainsi, en l’occurrence, Alexis Loret (1693-1757) au seuil de la mort fît appel à Larose, prêtre missionnaire et curé de la paroisse de St Pierre, pour enregistrer ses dernières volontés.

Et c’ est ainsi que débute le document intitulé " Depaux des volontés du sieur Alexis Loret ….5 avril 1757 " Nous soussigné missionnaire apostolique curé de la paroisse de st pierre ayant été appellé pour administrer les derniers sacrements au sieur alexis Lauret, habitant de ce quartier et paroisse st pierre, étant au lit malade , sain toutefois d’ esprit, comme il nous a paru et aux témoins ci dessous désignés".
L’ on voit là, que notre curé n’ est pas sans connaissance juridique car il prend soin de préciser quelle est la capacité du mourant et qu’il n’ est pas le seul à l’ avoir constatée. Cependant, craignant un éventuel reproche, il prend soin d’ ajouter "comme il nous a paru ainsi qu’ aux autres témoins" . Il poursuit  avec une formule remarquable, si remarquable qu’elle pourrait être une clause de style : "lequel considérant qu’il n’ y a rien de plus certain que la mort et rien de plus incertain que son heure" .
"Faute de notaire qui n’ a pu venir à cause du mauvais temps et du débordement des ravines "( nous sommes en avril et le notaire venait vraisemblablement  de St Paul ; de même nous ne savons où se situait l’ habitation d’ Alexis Lauret sur le quartier de St Pierre. )
Le missionnaire recueille ensuite les déclarations du mourant :" il  veut et entend que Catherine et sa fille Gabrielle çi devant ses esclaves auront après sa mort la liberté qu’il lui a promis depuis longtemps en considération des bons services qu’elle lui a rendu et de sa fidélité "


N’ est ce pas insigne que ces dernières volontés aient trait, tout d’ abord et principalement, au don de la liberté ? on pense tout de suite à une réparation qui serait de l’ ordre d’ une reconnaissance de concubinage et filiation- puisqu’il y a Catherine mais aussi sa fille Gabrielle, mais on peut tout autant envisager d’autres relations de proximité familiale, nourrice, cuisinière etc …
Il pourrait en être ainsi car si Alexis Lauret leur lègue, pour subsister, ainsi que la loi l’ exigeait, 40 gaulettes sur 20,il énonce une clause plus dérangeante "déclare en outre que Jacques, mary de la nommée Catherine demeure esclave et que Catherine quoique libre demeure toujours avec son mary chez le maitre à qui il appartiendra"
Est ce la volonté de ne pas appauvrir sa succession (un esclave homme valant plus qu’une femme) et de ne pas séparer une famille fût-elle esclave ?
En tous les cas ce qui doit être retenu de cet acte, c’ est que la promesse faite à l’ esclave est primordiale et pousse le mourant à l’exprimer, malgré les difficultés de constation juridique .
Le reste de l’ acte va en ce sens car déclarer ensuite  que "son gendre Paul Payet lui a rendu les 30 bariques de caffé qu’il lui avait empruntées", semble de peu d’  importance et plaçé là pour qu’il n’ y ait pas que le seul affanchissement ! Afin sans doute qu’il ne soit pas contesté.
Vont signer en qualité de témoins : Louis Vitry gendarme, Antoine Leveneur, Antoine Payett et Larose prêtre missionnaire en la maison du sieur Alexis Lauret à St Pierre le 5 Avril 1757.
La religion ou l’ esprit de charité propre à cet homme au seuil de la mort

Laurence NOËL

© S & L NOËL.

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On a coutume de penser qu’aucune occupation privée  n’ était possible sur la réserve des 50 pas du Roi, dite plus souvent des pas géométriques. Et pourtant, en novembre 1789 et janvier 1790, Jacques Michel Ricquebourg,capitaine des milices coloniales et commandant au quartier St Paul, se voyait accorder de s’ établir provisoirement sur celle ci.

La réserve des pas du Roi a été consacrée par l’ordonnance sur la Marine de Colbert d’ aout 1681qui définit le domaine public maritime . Jusque là, ce domaine public maritime était régi par les règles établies par l’empereur romain Justinien. Colbert reprend la définition donnée par les Institutes à savoir « tout ce que la mer couvre et découvre et jusqu’où le grand flot de mars peut s’ étendre sur les grèves ».

Cependant il existait une règle en vigueur dans les isles françaises d’ Amérique, celle des 50 pas du Roi. Dans une lettre adressée au ministre de la Marine, Colbert, le gouverneur de Baas énonce le 8 février 1674, les cinq raisons de l’ existence de ces 50 pas. A savoir: la première a été de rendre plus difficile l’abord des isles ailleurs que dans les rades car 50 pas de terre en bois debout très épais et difficiles à percer est un grand empêchement contre les descentes d’ ennemis; la deuxième est qu’il faut un espace réservé pour l ‘édification de fortifications car autrement les habitants auraient pu demander des dédommagements; la troisième est que chacun doit avoir un passage libre vers la mer afin d’ éviter procès et querelles en raison des clôtures qui auraient été édifiées; la quatrième est de donner moyen aux capitaines des navires qui viennent aux isles d’aller couper du bois dans les 50 pas pour leur nécessité sans cela les habitants ne leur permettraient pas d’ en prendre qu’en payant ; la cinquième « et la plus essentielle est celle de donner moyen aux artisans de se loger car ils n’ ont aucun fonds pour acheter des habitations et qu’ils n’ ont pour tout biens que leurs outils pour gagner leur vie. On leur donne aux uns plus aux autres moins, des terres pour y bâtir des maisons mais c’ est toujours à condition que si le Roi a besoin des fonds sur lesquels ils doivent bâtir, ils transporteront ailleurs leurs bâtiments. Or sur ces 50 pas sont logés les pêcheurs, maçons,charpentiers….personnes nécessaires au maintien des colonies »

Colbert consacre donc la réserve des 50 pas du Roi en 1681. Un pas variant de 2,5 à 3,5 pieds selon les époques. Cette bande de terre est en conséquence insusceptible d’ appropriation et occupation privée sauf finalement en raison de motifs d’ utilité publique. Elle correspond aujourd’hui à 81,20 m à compter de la limite des plus hautes marées car cette réserve existe encore et suscite toujours autant de conflits.

Jacques Michel Ricquebourg, en novembre 1789 et janvier 1790, reçoit  de David Cossigni, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint Louis, maréchal des camps et armées du Roi, commandant pour Sa Majesté à l’ile Bourbon et de Pierre Ratier Duvergé, commissaire général des colonies, ordonnateur à l’ile Bourbon, présidant le conseil supérieur de la dite ile, la permission de « s’établir sur les pas géométriques » et plus précisément au Repos de la Leu, « à prendre depuis l’ endroit appellé la pointe de Bagatelle jusqu’à celle de Henri Hibon ou la grande pointe » ainsi que sur ceux qui se trouvent « entre le Grand Chemin et le bord de la mer, la Ravine de la fontaine et le mur qui en forme le vivier fait par le sieur Pignolet » .

Pour ce faire, JM Ricquebourg a adressé deux requêtes les 12 février 1788 et 26 juin 1789, accompagnées des plans des lieux. Ces requêtes ont reçu l’appointé en accordé de Cossigni et Ratier Duvergé en bas de page. Puis l’arpenteur du Roi a donné son avis.
Qui était donc Jacques Michel Ricquebourg pour susciter une telle faveur ? Fils de Jean-Baptiste (1701-1788) et de Elizabeth Baillif (1705-1787) , il était une autorité militaire (capitaine des milices et commandant au quartier de St Paul) ce qui explique, qu’en l’occurrence, on lui ait accordé ces autorisations. L’on peut en effet supposer qu’il avait à cœur de défendre la population qui lui était confiée, d’éventuels ennemis venant de la mer.

Pour notre famille, Jacques Michel Ricquebourg était le cousin germain de Marie Baillif ( 1728-1799) épouse de Louis Noël ( 1714-1791) mais aussi pour ceux qui nous suivent régulièrement,  le grand père de François Ricquebourg Chambrun et l’arrière grand père de Marie Françoise Delphine, une de nos trisaïeules. De même il était le cousin germain de Marie Heleine Macé et de Joseph Ricquebourg, nos mariés de l’article  : Deux mariages et une ratification.

Avec ces permissions, n° 314 et 322,le sieur Ricquebourg pourra «sauf le droit d’ autrui, cultiver, établir et jouir provisoirement » de ces terrains situés sur les pas géométriques, « dans laquelle jouissance il ne pourra être troublé que pour les besoins du service, auquel cas il sera obligé de déguerpir sans pouvoir prétendre à aucune indemnité ».

Ces permissions seront enregistrées au bureau de l’arpenteur du Roi et au greffe du tribunal terrier.

A quels usages le requérant destinait il ces lieux ? « Servir d’ entrepôt aux productions de son habitation » ainsi que l’expose sa requête.
Motif qui ne semble pas essentiellement d’ utilité publique sauf si ces productions étaient nécessaires à l’approvisionnement de la colonie !
Mais, comme l’exprime bien ces autorisations, si les besoins du service du Roi l’exigeaient, l’intéressé  était  tenu de déguerpir sans pouvoir prétendre à aucune indemnité.

Laurence NOËL

© S & L NOËL

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Découvert dans une boite d’archive, un modèle de réponse subtil, courtois et pourtant administratif !

Le 5 Juillet 1756, à l’ Orient, le sieur G.…….. J

( malgré les siècles nous ne donnons pas dans l’ indiscrétion) écrit :

"Madame,
Rien ne me serait plus agréable que de déférer à la demande que vous me faites d’une place d’ écrivain dans nos bureaux ou bien nos vaisseaux, en faveur d’ un jeune homme auquel vous paraissez vous intéresser particulièrement mais le nombre particulier que j’ ai dans l’ attente de ces sortes de postes étant plus grand qu’il ne me le faut d’ ici à quelques années, il ne m’ est pas possible, madame, de pouvoir vous satisfaire . Je vous supplie d’ être persuadée du regret que j’ en ai autant par rapport aux talens que vous m’ assurez  que possède votre protégé que pour manquer une occasion aussi flatteuse de vous convaincre du respect avec lequel j’ ai l’ honneur d’ être,

Madame
Votre très humble et  très obéissant serviteur

XXX"

Qui était cette solliciteuse, son protégé ? nous n’ en savons rien. Le lien avec Bourbon? ce document se trouve aux ADR, et il s’agit d’une demande pour être  écrivain, éventuellement, à bord d’un vaisseau ….alors imaginons ! Et rêvons à de telles réponses !

Laurence NOËL

©  L NOËL

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Jours de Cilaos.coll. particulière

2- Au fil des jours
Déshabillez-moi, ou les atours de Georges et de Marie Anne

Pour nous, jusqu’à cette étude, le costume des colons au 18ème  siècle à Bourbon semblait fort simple : une chemise et des « braies » pour les hommes, une chemise et des jupes pour les femmes. En ouvrant notre malle quelle ne fut pas notre surprise de découvrir quantité d’habits dont ne savions rien : des camelots et des casaquins.


Toujours dans l’inventaire concernant Georges NOËL (1-3), sont décrits les vêtements  suivants :
10 chemises de toile de coton unies et 10 de toiles bleues, 11 caleçons de différentes étoffes, 8 chemises
« garnies », des vestes et des habits :

"1 veste de guinée et sa culotte rayée rouge,  3 #;
1 veste de drap vert doublé de flanelle, 12 # ;
2 vestes de bazin dont une brodée et l’autre peinte, 12 # ;
1 habit de camelot rouge à boutons  d’argent et sa culotte pareille 16 
1 habit de grisette doublé darmoisine jaune à boutons d’or 25 #
1 habit de caseine bazar doublé d’armoisine à boutons dorés, une culotte même étoffe 40 #
8 paires de bas de soie, 8 de fil, 1 vieux chapeau."
En fait, la mode des colons de Saint Paul au milieu du 18ème, mélange comme le signalent les visiteurs, le style indien et européen. Nous retrouvons nos « indiennes » de l’article précédent. Ainsi, l’armoisin est une doublure de soie très fine fabriquée à Casembasar, comptoir de la Compagnie des Indes, près de Chandernagor. Le bas(z)in, tissu damassé, proche du satin vient de Pondichéry. Le camelot est lui de soie brochée et le terme devient par analogie l’habit d’homme. Donc, les tissus ont un aspect précieux et chamarré. Georges  à la fin de sa vie, possède 2 vestes et 3 habits pour les dimanches et jours de fête. Sans doute pour aller à l’église, au Conseil ou négocier ses affaires. Il a semble t-il aussi beaucoup de dettes. Comme la majorité des colons, il n’a ni souliers, ni bottes. On est cependant loin des habits en peau de chamois signalés par le gouverneur Firelin en 1692, que les premiers Robinsons démunis furent obligés à un moment de se confectionner. Depuis, pendant les bonnes périodes, les vaisseaux déversent dentelles et rubans de France, soie et fils d’Inde ; Plusieurs inventaires après décès montrent  chez ses voisins de Saint Paul la même abondance de tissus et la présence de ces justaucorps colorés, au goût de l’époque. (inv.  Royer, Cadet, Folio).

Ce qui correspond à la description de Durot en 1705 :

« Les femmes et les filles causent en cousant et en brodant. Les hommes jouent aux cartes en fumant la pipe. Les hommes s’habillent simplement d’une chemise, d’un justaucorps et d’une culotte de taffetas ou d’une autre étoffe légère.(…) Ceux de la bourgeoisie portent souvent habit de drap bordé d’argent, col de mousseline, chapeau de castor et culotte de guingant avec bas de soie. Presque tous arborent boutons et boutonnières en métal précieux, et leurs épées avec poigne, garde et pommeau d’argent, sont tenues par un ceinturon de buffle ».

Est-ce la même chose pour Madame ?
Durot continue :

« Les femmes ne se servent point de coiffure, elles portent le plus souvent, un foulard fin et garni de dentelles qu’elles nouent par-derrière pour tenir les cheveux dont elles prennent grand soin. Elles portent des boucles d’oreille et des colliers (…). Comme habits, elles portent souvent de simples chemisettes fines fendues par le haut, à la française, attachées devant par deux ou trois boucles rondes. Elles ne portent point de manteau ni de corset, mais une jupe des plus belles étoffes qu’elles peuvent trouver à acheter des vaisseaux. Elles les font amples et un peu traînantes par derrière, ce qui leur donne un air charmant. Elles ne portent point de bas ni de souliers (…). La démarche pieds nus leur confère davantage de grâce. ».

Le R.P. Chéron d’Incarville, en 1721, de passage dans l’île confirme :

«Elles ne portent ni corsets, ni habits français, mais simplement des jupons d’étoffes des indes avec des chemises de toile de coton fort fines, boutonnées des manches & du col. Elles ont comme coiffure un mouchoir bien propre. »
Et bien, chez Marie Anne, nous trouvons  "5 douzaines et demy" (oui, 5 douzaines et demie) de chemises de toiles garnies ou non garnies ! (c’est à dire, brodées ou galonnées) 5 douzaines de casaquins et une quarantaine de jupes ! de coton, de soie de différentes couleurs, de chitte, de guingan, dont une de Cirsalkars (200 #) ! et précision intéressante, des jupes "pour portés dessous".
Une seule jupe de Marie Anne vaut plus cher que deux habits de son mari ! Et elle a des gants, des rubans et des bas, en nombre bien sûr ; des cotons à broder, des fils à broder, des fils de Flandres et de la dentelle de fil. Nous découvrons ses «casaquins ». La tenue des femmes du 18ème comprenait  une chemise, une jupe et une sorte de petite veste ou robe volante, coupée au niveau des hanches, à manches trois-quarts, laissant entrevoir les manches de la chemise, nouée par-devant par des rubans ou des boucles. Dans le dos, des plis ajustés en soufflet resserrent la taille et s’ajustent en fonction de la morphologie de la femme et de ses grossesses. Le décolleté est arrondi et généreux puisqu’il a fait le délice des chroniqueurs de passage à Bourbon. Voici donc le « casaquin » qui deviendra le « caraco » comme  le « camelot » a remplacé le « justaucorps . » Il est taillé ici et là bien sûr, dans des « indiennes » fleuries.
Pour comparaison, en 1755, Marie Anne Hibon, n’a que 30 chemises, 12 jupes, 9 casaquins. Mais elle possédait une paire de souliers et des pantoufles.

Marie Anne, portait ce que l’on appelait au 18ème des « mouchoirs », pièce de coton qui pouvait servir pour se couvrir les cheveux, le cou ou les épaules ; Accessoire indispensable de nos coquettes, il pouvait être de dentelle, d’organdi, de mousseline ou d’indienne.

"item vingt quatre mouchoirs semblant neufs
vingt sept autres mouchoirs rouges ayant servi    50#
item quatre autres mouchoirs tant blancs que blanc et gris    65 #
item quatorze mouchoirs à bords rouges et blancs      36 #
item vingt quatre autres mouchoirs Stinkquer§ 60 #"


George a aussi deux tabatières en écaille dont une de Chine.

Les inventaires prisent cet accessoire fort à la mode avec les bijoux ; Sa femme a aussi quelques parures. Deux colliers à cinq et neuf rangs de perles, quelques bagues et boucles à chemise ou à oreilles, presque moins prisées que les rubans. Enfin une alliance et deux croix à pierres blanches montées en argent.


Voilà, grâce à ces inventaires du 18ème siècle,  quelques exemples d’atours parfois de mise aux Iles.

Sabine NOËL

Remerciements à Théo, Camille, Margo et à la Demoiselle d’Orange.

Les notes de vocabulaire ont été renvoyées pour cet article dans le lexique.

© Sabine NOËL

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jours de Cilaos. Coll.particulière

1-  Au fil des nuits
Dans de beaux draps ou la chambre de Georges & Marie Anne.

A Bourbon, dans notre malle des Indes, il y a quelques costumes et beaucoup d’étoffes :  des chittes, des cirsakas, des guinées, des guingans, des baffetas, des chacarts, des armoisines, des…

moussellines, des percales, des chabnams, des damas, des calicots, des madras. Quelles sont ces étoffes tissées de coton,et parfois d’écorce et de soie ?

Quelles sont ces cotonnades dont la plupart portent alors le nom de leur origine géographique ou de leurs fibres ou de leur mode de tissage ? Nos tissus sont des « Indiennes » comme pour d’autres les draps sont des Flandres, la toile de Beauvais, la serge d’Aumale et le gros (1) de Londres, de Lyon ou de Naples.

Nous découvrons que ces chiffons ne sont pas seulement futiles mais peuvent être aussi des enjeux économiques, aussi bien à l’échelle d’une famille qu’à celle des pays Européens et de leurs Compagnies des Indes.


Le linge, et les « hardes à usage d’homme » ou « de femme »  sont toujours répertoriés par les notaires, soit dans les inventaires après décès, soit dans les lots et dots des contrats de mariage, ce qui atteste de sa forte valeur dans les biens. Même usé, il est décrit et prisé (estimé). Quant au trousseau de la mariée, il reste un bien propre, en cas de veuvage ou de remariage. Nous avons étudié plusieurs de ces inventaires, dont plus précisément celui de Georges NOËL (1-3)(fils de George, de Londres) en 1755 et celui de sa veuve Marie Anne Rivière,* réalisé avant son remariage en 1763. On ne peut d’ailleurs que remarquer combien elle a su considérablement augmenter en sept ans sa dot. Que de linge ! Quel  amoncellement d’étoffes, comme si elle thésaurisait en "aulnes" de draps !

Même si nous savons qu’au milieu du 18ème siècle, il y a peu d’argent en espèces à l’isle Bourbon et que l’on  y pratique le troc, en nature, en vins ou en tissus. Les objets européens de première nécessité manquent comme par exemple, les outils.
La Compagnie envoie avec parcimonie les objets demandés, qui s’avèrent défectueux et mal adaptés. Alors, les colons se débrouillent en traitant avec les vaisseaux de passage. Ils s’arrangent avec les Poids et Mesures. Ils préfèrent, c’est certain, les cotonnades légères et gaies au gros grain de France. La première richesse des colons se constitue en étoffes. Marie Anne qui est sans aucun doute assez aisée semble  à tout le moins prévoyante pour elle et   les générations suivantes .

Avant  d’observer leurs habits, aujourd’hui, c’est l’intimité de la chambre des deux époux que nous allons visiter, en 1755.

Dans quel meuble George et sa famille remisaient-t-ils le linge et les vêtements ? Dans un coffre, la plupart du temps, qui servait aussi à protéger les papiers et les livres (actes de concessions, de vente, contrats de mariages, et pourquoi pas, lettres d’amour).
Ou bien dans des armoires en bois de natte (ti’nat), à grandes ou à petites feuilles,  à deux battants, et parfois avec un ou deux tiroirs fermant à clef. Elles sont régulièrement présentes dans la plupart des inventaires. Où dormaient-ils ?
Le lit « bâti » sur pied, ou couchette à cadre et à hauts ou bas « piliers », n’est pas présent dans chaque case. Chez Georges, nous en trouverons au moins deux. Un de bois de natte à grandes feuilles, l’autre de bois de pomme. La plupart du temps, les matelas sont posés à même le sol.Ils sont  garnis de laine et recouverts de grosses toiles bleues comme les traversins.Les oreillers, eux, sont recouverts de leurs « souilles »(2) et garnis de plumes.


Les couvertures  de toile de « chitte », sont piquées ou mieux, piquées et doublées (3). Suivant la doublure, le prix peut tripler. Suivant le tissu, ainsi de laine, le prix peut atteindre 25 Livres. La plus simple, en « paigne » (4) vaut  7 Livres. Les autres de 16 à 20 Livres.


La pièce de chitte a fleurs rouges peut valoir elle, jusqu’à 50 Livres.

Il y a aussi des draps de lit, en toile de coton. Marie Anne Rivière  a, elle, jusqu’à vingt drapés de lits de toile de coton. S’agit-il, signe de luxe confortable, d’un baldaquin protecteur de l’intimité et des insectes ? Pourquoi pas. Et quel était le linge de nuit ?
Jamais ou si rarement précisé que nous préférons imaginer nos créoles nus pour leurs rêves. Contrairement à l’Europe ou la mode des cotonnades indiennes  entraîna aussi l’usage exotique de quelques costumes asiatiques. À Bourbon, nul pyjama ou « pae-jama », à la mode perse. Nuls « braies mongoles », prisés en Angleterre dés 1625. Quelques « calsons » peut être comme ceux  des Portugais qui ne pouvaient s’en passer pour dormir aux Indes.
À moins que l’usage de la chemise de nuit et celle de jour ne soient encore différenciés dans la vie et donc dans les inventaires. Nulle robe de chambre, comme Monsieur Jourdain : « Je me suis fait faire cette indienne çi : mon tailleur m’a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin » (in : Molière, Le Bourgeois gentilhomme, première représentation en 1670). Et pour finir, sur le sol, ou sur les lits, on utilise des tapis  de toile de chitte. (20 Livres).

Cette étoffe, que nous rencontrerons souvent, nous intrigue : le chitte . Le mot est un anglicisme  chinz(5) venu du mot indi chint lui même venant du sanscrit  chitra, « diapré », « coloré . » Il désigne dans les comptes des Compagnies des Indes, et dans nos inventaires, toutes les Indiennes, blanches ou peintes ou imprimées fabriquées en partie sur la côte de Coromandel, au royaume de Golgonde et au Bengale.

Et au moment de cette histoire, dévidons notre fil et venons en au plus important de l’ouvrage.
Ce sont les Portugais qui ont introduit l’usage du coton et des toiles peintes « pintados » dés le 17ème siècle. Elles vont faire leur apparition en Europe, dans la plupart des ports où relâchent les vaisseaux des Compagnies des Indes. Les vaisseaux chargés d’étoffes, calant astucieusement les porcelaines et les épices, sont attendus avec impatience à Lorient. Ces toiles légères et fleuries, vont faire fureur. La Cour comme la ville s’en vêtissent avec délectation. En France, devant cette mode irrésistible, pour protéger ses tisserands, le roi interdit leur fabrication et leur commerce en 1686. En Angleterre, on surtaxe avant d’interdire. Les Hollandais continuent eux à en exporter et à fournir en fraude tous leurs voisins. En Afrique, Les chefs de tribus en redemandent et refusent les mauvaises toiles. Les « guinées », étoffes de couleur de coton bleu servent de monnaie d’échange contre les esclaves au même titre que les armes, les cauris, la quincaillerie ou la mercerie. La Compagnie en réclame au Conseil supérieur de Bourbon pour ses trafics.


D’ ou vient le charme des Indiennes ? Il faut savoir que le vêtement quotidien jusqu’alors était austère (noir ou blanc), rêche (chanvre), sec (lin), lourd (laine), et que les étoffes  des Indes alliaient l’exotisme à la couleur. Des verts, des safrans, des violets, de l’écarlate, de l’indigo,( ce bleu intense), qui ne déteignaient pas au lavage et n’étaient pas hors de prix.

On découvrait les motifs de Perse, les daturas, les pivoines, les ananas, les oiseaux des îles, les arbres de vie, les feuillages luxuriants et des noms aussi exotiques que Madras ou Calicut (Calicot). On commandait souvent des motifs, des guirlandes et des nœuds européens dans les bordures ; L’ Inde avait encore le secret du mordant, on y envoya des espions ;  tel Antoine de Beaulieu en 1735, (en pleine prohibition), percer le secret des teinturiers. Pourtant, Colbert a défendu coûte que coûte ses manufactures, et relancé la production du Pastel du Languedoc et de la guède de Normandie. Tous les pays européens, sous la pression des manufacturiers et producteurs de lin, de laine ou de chanvre prennent quantités d’arrêts et de déclarations, même des peines de galères pour effrayer les contrevenants. Les soyeux, émeutiers, arrachent aux femmes les vêtements prohibés dans les rues de Nantes ou de Londres. Daniel Defoe  s’indigne en 1708, de voir  les indiennes se réfugier dans les maisons, et envahir les chambres à coucher, les tapis, les coussins, les rideaux et les lits. Et que même, les gens de peu en raffolent. Ici et là, la prohibition attise la demande et force l’ingéniosité des artisans. La Compagnie des Indes négocie continuellement délais et dérogations pour l’importation de ses toiles. Marseille, port franc depuis 1669, en tirera un grand profit. Si c’est interdit, on va donc copier. Aix-en-Provence imprime sa marque sur les tissus prohibés. Certains pensent qu’une colonie d’arméniens, associé à des peintres indienneurs gravent sur bois et reproduisent les motifs de Perse. Ce pourrait être là l’origine  des chafarcanis provençales dont le succès ne s’est jamais démenti depuis, et qui nous transmettent encore aujourd’hui la magie et  l’art des indiennes.

A Bourbon, ainsi vont les nuits privilégiées de Georges et de Marie Anne dans ces draps  si légers.

Sabine NOËL

* Georges Noël & Marie Anne Rivière sont les parents de Georges Henry Noël, l’arpenteur.

1 GROS : étoffe à effets de côtes qui reçoit le nom du lieu de sa fabrication. Il peut être aussi bien d’Ecosse que d’Orléans.
2 SOUILLES : le mot disparu des dictionnaires est courant dans les inventaires après décès du 18ème aussi bien en Bourgogne, qu’au Québec et à l’île Bourbon. Il s’agit simplement de « taies » ou enveloppes d’oreillers, sans doute pour les protéger de la souïlle ou saleté.
3 PIQUÉ : étoffe de soie ou de coton composée de deux épaisseurs réunies par des points formant motif, en carrés ou en losanges, généralement blanche, très en vogue au 18ème.  Donnera le matelassé, le rembourré, le « piqué de Marseille » et le fameux « boutis » Provençal.
4 PAGNE : provenant souvent de l’Isle de Madagascar, gros drap de coton ou de matière végétale (écorce) tressée, très colorée et à larges rayures longitudinales indigo. Il peut servir aussi de tapis ou de couverture.
5 CHINTZ : toiles de coton glacées dès le 17ème en Angleterre, le chinz garde aujourd’hui ce nom là pour tout tissu à l’aspect glacé.

© Sabine  NOËL

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