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Les premiers colons de l’île Bourbon étaient installés à St Paul et personne ne chercha alors à s’aventurer vers le Sud , les vivres étant fort abondantes. Mais les gouverneurs réglementèrent assez vite la chasse et la pêche au grand dam des colons, ce qui entraîna la fuite des premiers rebelles , blancs aussi bien que noirs, vers cette réserve, « mahavel » ou « pays des vivres » en malgache. Le gibier ayant disparu, dés 1716, le gouverneur Justamond reporta à la Rivière St Etienne la limite de la chasse permise aux particuliers. C’est Desforges-Boucher qui va ouvrir les portes du Sud. De retour à Bourbon, il a pour mission de favoriser la culture du café, car la compagnie des Indes a obtenu le monopole de l’introduction du café dans le royaume de France en 1723.  À Bourbon, on expérimente, on acclimate. On observe le café indigène, endémique ou « café pointu » dont on ne comprend rien à la culture. On s’essaie plusieurs fois à introduire le café de Moka du Yémen, bien plus recherché. En 1728, on s’enthousiasme. Benoit Dumas, gouverneur, écrit  au ministre Ponchartrain :«  On ne peut  rien voir  de plus beau que les plantations de caféier. L’isle de Bourbon sera capable d’en fournir au delà de  ce qui est nécessaire pour la consommation du royaume ».

On espère même fournir toutes les cours européennes, et surtout faire fortune. On intensifie la culture. L’île Bourbon passe d’une agriculture vivrière à une agriculture commerciale. On déporte. Très gourmande en main d’œuvre, la culture du café accélère l’arrivée de nouveaux esclaves . On recrute. Le Conseil supérieur de l’île  propose des concessions et chaque homme est tenu de planter et d‘entretenir cent pieds de café. La culture du café devient obligatoire. Les migrations se poursuivent vers l’Etang du Gol et la Rivière d’Abord. Le café est ensemencé à St Paul et planté à grande échelle  prés de la Rivière St Etienne .

Récolte de café à l’île Bourbon,
Aquarelle  attribuée à Jean Joseph Patu de Rosemont, ca.1800.
Coll. Musée  National des Arts d’Afrique et d’Océanie.

On parlera alors  du grand Quartier St Etienne qui englobait les futures paroisses de St Louis et de St Pierre (1) et s’étendait jusqu’au petit Etang Salé, découvert par Flacourt et salé par les marées d’où son nom. Desforges-Boucher s’était fait délivrer dés novembre 1719, une concession entre le premier bras de la ravine de l’Etang du Gol et la Ravine des Caffres. Seulement, les communications étaient difficiles. On atteignait le Sud, soit par mer, soit par le littoral, soit : « en prolongeant le chemin de Saint Paul à Saint Gilles–les-hauts. Aucune de ces solutions n’était aisée. Le rivage du quartier Saint Etienne n’offrait aucun atterrage pour des canots de charge. Le seul abri se trouvait à l’Etang salé, à une lieu et demie de là, et il en était séparé par des « montagnes de sable » (A. Lougnon, op.cit. in Bibliothèque).

Les premières installations eurent donc lieu, au lieu dit de la « Rivière d’Abord », (qui deviendra la paroisse St Pierre), lieu où les barques « abordaient », permettant ainsi de relier un point de l’île à l’autre. Il y a en effet un « barachois », soit un abri naturel qui peut servir de refuge aux petits bateaux. Les pionniers sont déjà installés depuis 1719 pour Jacques Auber ; 1720 pour George Noël & Simon Deveaux. ou Antoine Cadet ; 1723 pour Jacques Lauret. Pour ce dernier, on peut lire sur son acte de concession : « abandonnons dès maintenant et à toujours au dit Joseph Lauret et son épouse, le fond et propriété d’un terrain cruellement vague et sans culture situé au quartier de l’Etang du Gaulle. »
Le climat y est doux, même si la plage est de corail et de sable noir. Les premières habitations seront à l’abri des alizés vers les hauts, du côté de la Ravine sèche et le Sieur Durongouët ouvrira 4 lignes d’arpentage, parallèles au rivage et à différentes hauteurs. Elles s’étendent «  du bord de la mer au pied de la montagne » et « du pied de la montagne à son sommet ». Elles sont mesurées en gaulettes de 15 pieds. Pratiquement tous les plateaux furent défrichés et couverts de caféiers. Les familles et le curé vivent dans la peur des attaques des marrons  (2) et se sentent isolés et oubliés du reste de la colonie. Les ravines, nombreuses, sont difficiles et épuisantes à franchir, et Le « grand chemin » les relie à St Paul difficilement et uniquement à pied ou à cheval. Le Directeur de la Compagnie pense au moins à leurs âmes  : « Il a été convenu de bâtir l’église paroissiale de Saint-Louis entre Joseph Loret et M. de Saint-Lambert, auprès du ruisseau appelé Dechenets. ».
Il faudra attendre le 15 novembre 1734, et le don de Jean Saint-Lambert-Labergry, ancien procureur général :

« donation  entrevifs à l’église et paroisse St Louis (…)
le quinze novembre mil sept cent trente quatre
d’une partie du sus dit terrain en quantité de trente cinq
gaulettes de quinze pieds chacune par le haut à prendre
depuis un arbre de Benjoin marqué d’une croix et adossé
le bord de la ravine sans nom ou commence le rempart
de la montagne, jusqu’à un autre arbre de Bois puant
aussi marqué d’une croix par en bas dudit arbre de bois
puant il sera tiré une ligne en échiquier jusqu’au coin du
bas de la ditte église St Louis qui se batit  actuellement
sur ledit terrain ; »

Cette donation nous intéresse, car en décembre 1739, elle est toujours stipulée sur l’acte d’acquisition commun de George Noël & Augustin Panon, comme réserve sur la concession qu’ils rachètent au Sieur de Saint Lambert.

L’église est toujours « en construction ».
Et l’acte souligne et surligne :

« Ce qu’en tout tems pour quelque raison et sous
quelque pretexte que ce puisse etre les Srs. pretres ou curé
qui desservent lad. Paroisse ou pourront dans la suite
deservir ne pourront prétendre aucun droit de propriété
dans le fond du terrain donné lequel retournera aud.
Sieur de St Lambert au cas que laditte église paroissiale
ne seroit point construite sur le dit terrain, etant led.
terrain presentement vendu en la censive de la compagnie
des Indes. »

George Noël confirme donc son installation dans les terres du Sud. En s’associant avec  Augustin Panon, il agrandit sa première concession, directement bornée par de Saint Lambert.


« au Sieur Georges Noel conjointement
avec le sieur Augustin Panon, Bourgeois  habitant de cette
isle demeurant susdit quartier et paroisse St Paul icy présent
et acceptant acquéreur pour eux , leurs hoirs et ayant causes
le fond très fond, propriété et superficie d’un terrain situé
à l’étang du gaulle, Borné d’un côté de la ravine des caffres
et de l’autre côté de la ravine nommée vulgairement la ravine
sans nom à prendre du bord de la mer jusqu’au sommet
de la montagne, avec cette observation que la d. ravine
sans nom ne montant point jusqu’au sommet de la montagne,
a une certaine hauteur ou il a été planté une borne de
pigondin au pied d’un bois marqué d’une croix, lad.
ravine faisant deux fourches, et qui fait la borne stable
des concessionnaires voisins, (…)
plus est compris en la présente vente une case de
bois rond de quinze pieds de long sur  autant de large
Un magasin aussi de bois rond sur six piliers ayant
aussi quinze pieds de large et quinze pieds de long, un
petit pigeonnier avec les pigeons en telle quantité qu’il
pourrait s’y trouver Plus un four baty à  chaux et sable
et plusieurs bestiaux de toutes espèces avec tous les ustencilles
d’un ménage que les Srs acquéreurs reconnaissent avoir en
leur  possession et en quittent le sieur et dame vendeur. »

Les acquéreurs s’engagent à payer en quatre années, en piastres ou « au récipisé de café », et hypothèquent leurs biens pour cela.
En 1734, le café est si prospère qu’il sert de monnaie.
Mais on constate qu’au fur et à mesure qu’augmente la production, le prix du café diminue. Sa qualité est inférieure à ceux d’Arabie. En 1739, les cours de la Livre de café chutent de moitié. Pourtant, George Noël et Augustin Panon, dit « L’Europe », charpentier de métier, et quatrième et dernier époux de Françoise Chatelain y croient encore.

Pour l’église, il est probable qu’elle ne fut jamais achevée.  En tout cas, il n’en reste rien et serait donc plutôt à rechercher vers la ravine sèche, proche de la crique de l’Etang salé.
Barbe Payet, lasse d’attendre, a créé sa propre chapelle sur la rive droite de la rivière St Etienne (aujourd’hui St Louis).
Madame  Veuve de Saint Lambert, elle, en 1782, demandera copie de son acte de donation sans doute pour  élever la voix et/ou réclamer son terrain, peut être celui où un petit oratoire privé sera retrouvé, au lieu dit du « Lambert ». (aujourd’hui L’Etang-Salé-les-Hauts). Car il a été donné la préférence à l’église de St Louis et celle de Madame Lambert est restée dans l’état où elle était.

Dans les années suivantes, la production de café sera contingentée et les nouvelles plantations interdites. L’or noir du café 3 devient l’or roux du sucre. Mais…les colons auront besoin encore et toujours de prières.

Sabine Noël

1 Les paroisses de St Pierre et de St Louis ne furent séparées qu’en 1732.

2 En 1738, des attaques de marrons tuèrent plusieurs colons.

3 Aujourd’hui, Le café " Bourbon pointu » redécouvert par un chercheur japonais passionné, est devenu un café « premium » et le plus cher au monde.

© Sabine  NOËL

TEXTES & DOCUMENTS SOUMIS A L’ AUTORISATION DES AUTEURES  AVEC CITATION DE l’URL DU BLOG.

"George Noël, à l’encontre de la plupart des colons fit preuve d’une grande stabilité." (Père Barassin)
A Saint Paul, il est installé sur les Sables et s’occupe de sa pièce de terre à La Montagne. Il va l’agrandir en 1732. Il acquiert de Jean Daniel1 & de sa seconde épouse Françoise du Coudray, un terrain :

« au quartier de la  montagne St Gilles borné par
en haut de  (…)  la terre du dit Georges
Noel, par un coté de la terre de celle d’Antoine
Avril et par l’autre de celle de Nicolas
Paulé  le tout tel qu’il se poursuit et se comporte(…)
appartenant au dit Jean Daniel au moyen des echanges
faits (…)entre luy et  Thomas Elgar  au nom et
comme tuteur des enfants mineurs de son
mariage avec feue Raphaelle Royer
quinze juin mil sept cent trente  ainsi qu’il
apperre (…).
Dans laquelle vente
seront compris une case de bois rond
(…), un grand magasin de dix huit
pieds  de long sur treize de large et un
autre petit magasin un petit poulailler
une cuisine de bois rond le tout situé
sur le terrain cydessus Vendu  Plus
un petit noir de madagascar nommé
Thouffaine agé de dix ans environ pour (…)
le prix et somme de deux mil six
cent Livres tournois mil
Livres pour le terrain &
mil six cent livres et pour les dts batiments
et noir comme chose mobiliaire ."


Car être esclave selon la loi, c’est être réputé meuble.
(Code Noir de 1685, lettres patentes de 1723, arrêté du 1er brumaire an XIV).

Il est difficile d’imaginer, aujourd’hui l’histoire, la vie, le sort de ces jeunes "négrillons" de Bourbon. Mais on sait aussi, qu’à la même époque, les armateurs  de Nantes, Bordeaux ou La Rochelle ramenaient avec eux de jeunes enfants noirs, à la fois à des fins de service, de prestige et de distraction. Ainsi, sur ce tableau de Hyacinthe  Rigaud, ce jeune page porte des vêtements élégants et toujours le collier, certes en argent, de sa servitude.

Hyacinthe RIGAUD, ca 1700, "Jeune nègre tenant un arc"
Courtesy Musée des Beaux Arts de Dunkerque.

Comment Thouffaine est-il arrivé là ?  Etait-il un des petits serviteurs de Thomas Elgar, ou sa part de traite, attribué lors de ses commerces ?

Et qui est Thomas Elgar ?

Thomas Elgar, Elguert ou Elguier, "Anglois de la ville de Londres", comme George Noël, a sensiblement le même âge. Ils ont navigué de concert sur le brigantin de Bowen. Elgar est présent dans l’île depuis 1704. Mais, il ne fait que passer. Il  repart en flibuste avec Nathaniel North et ensuite Thomas White (deux anciens de la Royal Navy), et ne s’installera  définitivement à Bourbon qu’en 1706. Cousu d’or, comme tout  bon pirate repenti, il abjure sa religion, épouse sa Dlle Royer et achète pour des sommes considérables  des terres, des bâtiments, et tout ce qu’il y avait dessus  (Père Barassin).
"il sait très bien lire et écrire" , et a eu "de trés bonnes éducations."
Sa connaissance du Malgache et son sens du pilotage le firent rechercher pour le commerce et la traite. En 1729, il perdra sa femme Raphaëlle et deux de ses huit enfants de l ‘épidémie de vérette. Et le 15 juin 1730, Il échange ses terrains  de la montagne St Gilles avec son gendre, Jean Daniel, qui s’empressera de les revendre en 1732 à George Noël. Il répugne donc à garder ses terres, et la traite ne lui portera pas vraiment chance, puisque Boucher le décrit aussi comme " fort gueux et mal nippé".

En quelque sorte plus à l’aise sur les mers agitées que sur la terre  immobile où il excellait  (à-ce-que-l’on-dit) aux jurons, à l’ivresse, au  jeu et aux querelles.

L’histoire ne dit pas en quelle langue.

Sabine Noël

Le 10 mai 2010

Le 10 mai est en métropole,  la journée des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions depuis 2006, sur proposition du comité pour la mémoire de l’esclavage.

1Jean Daniel, arrivé à Bourbon en 1718, était le mari de Marianne , fille de Raphaëlle  & Thomas Elgar .

© Sabine  NOËL
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