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Et la nuit étant venu… (sic, 20 juin 1741)

On lit souvent dans les ouvrages traitant des cachettes de trésor de pirates, et notamment pour ceux de Bourbon, qu’elles sont repérables par des lettres gravées sur les rochers.
Par manque de savoir, on ne parle jamais de ce qui existait habituellement pour délimiter les « terreins » de notre île, dès le début de son occupation, soit les marques de mesurage et de bornage.
Voici quelques extraits d’un document de mesurage et partage de terres réalisé en 1741, de juin à août, où l’on voit comment ces marques (on dirait aujourd’hui des bornes) ont été faites. Ce document commence ainsi :
« Le vingtième jour de juin 1741, au matin, se sont transportés sur les lieux, soit un terrain situé  letang du Gaulle, quartier de la paroisse St Louis, entre la Ravine sans nom et la Ravine des caffres, Henry Grimaud capitaine de la bourgeoisie du quartier St Paul, expert nommé par la demoiselle Lavergne, représentée par le sieur Jean Casanova, son procureur et fondé de procuration spéciale à cet effet, Dame Catherine Royer, veuve de feu George Noël, George et Louis Noël, ses enfants, Jacques Loret, expert nommé par le sieur Augustin Panon fils, Toussaint Grosset, huissier du conseil supérieur de l’isle nommé par arrêté du dit conseil du 30 mai dernier. »
Et après que la dame veuve Noël ait produit ses titres de propriété, que l’expert en ait fait la lecture : « Étant dans les bas, nos avons tiré une ligne droite depuis un bois marqué d’une croix au pied duquel est une grosse roche que nous avons fait marquer d’une croix. »

Poursuivant sa mission, Henri Grimaud descend au Grand Chemin qui conduit de L’Etang Salé à la rivière St Etienne, droit vis-à-vis du coin d’un bâtiment de pierre qui a été bâtie pour servir d’église à la dite paroisse[1], et de là, il tire un échiquier au dessus duquel il marque de nouveau une roche d’une croix, ainsi que trois autres petites roches pour témoins à cet endroit.

Enfin, « Puis la nuit étant venu (sic), nous avons cessé et avons signé » Cette admirable formule sera reprise en chaque fin de procès verbal comme si l’aridité de la mission (parcourir des terrains, délimiter) devait être compensée en fin de journée par une mesure romantique.

Le lendemain, le 21 juin, « ayant fait de la pluye, nous n’avons pu travailler ».

Le 22 et 23, Grimaud partage le terrain en deux parts égales (de chacune 70 gaulettes) et pour borner la séparation, il fait mettre une roche plantée en terre, assise sur 3 petites roches, marquée du côté du sieur Panon, AP et du côté de la veuve et des héritiers Noël, N.

Le 27 et 28 juin, le transport se poursuivra également jusqu’à la nuit, d’autres marques seront apposées ainsi « SD+AP », pour séparer les terrains Simon Deveaux, Augustin Panon. Le 28, l’on devine à la lecture du procès verbal que la lassitude s’installe (mais aussi peut-être la crainte du coût de l’affaire) car l’arpenteur va accélérer les mesurages : « Nous avons compris en tous ces mesurages Les Ravines en mauvais fonts non cultivables, les parties n’ayant pas voulu pour le présent faire d’autres mesurages. »

« Et la nuit étant venu… »

Le 30 juin, dernier partage et pose de roches marquées VN signifiant veuve Noël et M signifiant Marie-Anne.

Le 1er juillet, « Nous avons dressé notre présent procès verbal pour servir et valoir ainsi que de raison. »
Suivent les signatures des parties, à l’exception de celles de la dame veuve Noël, qui a  déclaré ne savoir écrire ni signer.
Ce procès verbal sera enregistré au greffe du quartier st Paul le 17 août 1741.

La lecture de nombreux documents similaires montre le soin extrême apporté aux bornages, division et marquage des propriétés. Reflet d’une société  policée, très sourcilleuse de ses droits, recourant à chaque fois à l’expert, au notaire, à l’huissier. La coutume de Paris, adoptée dans l’ile est égalitaire (pas de droit d’aînesse) Est-ce pour cela que nos ancêtres, à la recherche d’un nouveau monde, y recouraient tant ?
En tous les cas, pas de marques de trésor gravées sur les roches, moins de rêves… quoique si, sur tous nos jugements et procès verbaux, à 19 heures, on indiquait :

« La nuit etant venue, nous avons cessé et avons signé»

Laurence NOEL

[1] De quelle église (et non chapelle) s’agit il ? Elle est en pierre, sur le grand chemin qui conduit de l’Étang Salé à la rivière Saint Etienne. Elle a été bâtie pour servir d’église à la paroisse.

la suite est à lire  in : "Du battant des lames au sommet des montagnes".

©  Laurence NOEL

TEXTES & DOCUMENTS SOUMIS A L AUTORISATION DES AUTEURES AVEC CITATION DE L’URL DU BLOG


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