Archive mensuelle pour octobre 2009.
Vous êtes apparue dans notre vie lorsqu’au fil de nos recherches familiales, nous avons découvert que notre trisaïeule paternelle se dénommait «Marie-Françoise DELPHINE ». Ce patronyme en forme de prénom a attiré notre attention.
A ma très chère grand-mère, DELPHINE ( 1788-1865)
Je n’ai pas trouvé d’ascendants répertoriés comme il en allait pour les Payet, Hoarau, Boisvilliers et autres. J’ai donc recherché l’acte de naissance de Marie-Françoise DELPHINE en mars 1812 (ce que donnait le Ricquebourg) à l’état civil de la commune de St Louis. Je ne l’ai d’abord pas trouvé car si Marie Françoise avait bien été déclarée à l’état civil de la commune de St Louis en 1812, elle avait été répertoriée dans le registre des NOIRS LIBRES.
Ainsi, j’ai découvert ce que je ne pouvais savoir, je descendais de femmes qui avaient été esclaves. Ce fût un choc émotionnel, nul ne s’attend à une telle découverte lorsque l’on est blanche de peau et que l’on a vécu en métropole : comment ma famille paternelle avait elle pu être dans l’ignorance d’un tel fait, pas si lointain ? Comment n’en avait elle gardé aucune trace repérable ? Marie Françoise, née noire libre, n’était elle pas la grand-mère de mon grand-père ?
Marie Françoise DELPHINE était née le 13 mars 1812 « d’une nommée DELPHINE et d’un père inconnu »
« L’an 1812 et le 28 mars acte de naissance de Marie-Françoise, fille naturelle de la nommée Delphine et d’un père inconnu, née le 13 du présent, à la Riviere St Etienne. Sur la déclaration à nous faite par Marie, sage-femme reconnue dans ce quartier, et en présence des sieurs Jean-Baptiste LAGIRONDE, âgé de trente six ans et François RICQUEBOURG, agé de vingt et un an, le premier habitant domicilié de ce quartier, le second habitant domicilié de St Paul, tous deux témoins majeurs… ».
Et c’est ainsi très chère grand-mère que vous avez surgi dans ma vie. « La nommée Delphine » voilà ce que j’ai eu comme élément premier pour retrouver le fil de votre vie. Seulement un prénom… car lorsqu’on est esclave, on n’est rien, on n’a ni identité mais également ni ascendance, ni descendance. Aujourd’hui voilà ce que je sais de vous :
DELPHINE est née en 1788, sur l’habitation de Jullien Hiacinthe Olivier PAYET ( 1730-1791) fils d’Antoine PAYET(1683-1745) et de Sabine LAUTRET (1693-1771) .
La naissance de DELPHINE est répertoriée cette année là, car elle y est dite
« age 1 »au recensement de l’an 1788.Tout comme un autre enfant MARC. Sont-ils jumeaux ou seulement nés la même année ? L’étude du recensement pour cette année permet de constater qu’ils sont dans la rubrique « nouveaux-nés » et ont l’âge « 1 », un mois ou un an, on ne le sait. Ils sont les seuls nouveaux nés de cette année ).
Le sort ultérieur de Marc et DELPHINE l’explique. Ces enfants furent considérés de façon particulière dans la suite de leur vie. En ce recensement, la mère des enfants n’est pas identifiée. Il est d’évidence qu’elle figure au nombre des esclaves de l’habitation mais laquelle est la mère de Marc et Delphine ?
En l’espèce la consultation des registres paroissiaux n’a pas permis, tout du moins aujourd’hui, de retrouver le baptême de Marc et Delphine . Ces registres (BMS de ST LOUIS 1787, 1788) sont manquants.
Seul l’acte d’affranchissement de cette mère en 1840 a conduit à son identification

ADR, BO 1840
En effet, le 31 Octobre 1840, paraît l’arrêté d’affranchissement d’ une certaine OLIVETTE. Cette Olivette va « prendre le nom de DELPHINE » car elle est la mère de sa propriétaire la « demoiselle DELPHINE de St LOUIS »
Olivette se trouve effectivement au nombre des esclaves du recensement de 1788 de Jullien Payet : On y lit « Olivette, créole, 25 ans » parmi Monique, Brigitte, Catherine, Rose, Henriette, Ursule, Dorothée, Thérèse .

La consultation du recensement antérieur le plus ancien en ma possession est celui de 1781. On y trouve « Olive, esclave, créole, 18 ans » (olivette, olive, olivet, seront les déclinaisons de son prénom au gré des documents). Au recensement de 1783, Olive a 20 ans ; à celui de 1787 Olive a 24 ans ; au recensement de 1788 Olive a 25 ans .
A noter que les âges d’ Olivette donnés sur ces recensements sont en parfaite concordance, soit : 1781 18 ans ; 1783 20 ans ; 1785 22 ans ; 1787 24 ans ; 1788 25 ans, ce qui laisse supposer une identification précise de cet âge.
Il n’en ira pas de même dans certaines déclarations ultérieures et plus tardives .
Au recensement de 1785 de Jullien PAYET, on remarque une particularité qui va se révéler chargée d’intérêt « Associé : GILLES PAYET, né à Bourbon, paroisse St LOUIS âgé de 35 ans ».
Gilles PAYET est le fils de Laurent PAYET (1718-1784) et de Marie Françoise LEPINAY (1728-1801). Il est né le 23 mars 1753. En 1781 il est toujours recensé chez son père à St Louis. Son premier recensement individuel a lieu en 1785. Il n’ est pas marié. Il possède « un terrein de 5 gaulettes sur 100 de déffrichés et élève 5 cheveaux, 7 cochons..” Il a 4 esclaves : Hiacinthe 31 ans, Lazare 11 ans, Marguerite 27 ans et sa fille Vincente 9 ans. Il est également, ainsi que mentionné ci avant, l’associé de son oncle paternel Julien PAYET .
En 1788, année de naissance de MARC et DELPHINE, le 14 juin, il va épouser Thérèse Lucine DEVAUX ( 1771–1813) tout juste âgée de 17 ans, orpheline de père à 4 ans ( Louis DEVAUX 1746-1775 ) et de mère à 8 ans (Barbe FERRERE 1753-1779).

Julien Hiacinthe Olivier PAYET meurt le 5mai 1791, à l’ âge de 60 ans.

Ses héritiers ne règlent pas à l’ amiable sa succession.
Un litige surgit à l’ initiative d’une héritière Dame Veuve Antoine LAURET. Et ce n’est que le 21 janvier 1793 qu’un jugement est rendu par Monsieur le juge de la juridiction royale de l’isle (à cet égard mutatis mutandis, tout change, rien ne change, puisque les délais de rendus de décisions sont apparemment les mêmes qu’aujourd’hui, soit en l’ espèce de plus de 18 mois). Ce jugement est signifié le 29 janvier. Dame veuve LAURET en fait appel puis se désiste de son appel et accepte la vente à l’encan des biens meubles dépendants de la succession (signification du désistement et acceptation en date du 5 février 1793).
Cet encan a lieu le dimanche 17février 1793, à l’issue de la messe paroissiale, par le ministère de Maître François ADELINE, notaire royal et commis greffier du quartier Saint Louis après publications affichées à la porte de l’église paroissiale « à la manière accoutûmée » ainsi qu’en la maison de Georges NOËL sur son habitation. Parmi ces « meubles, effets et ustensiles de ménage, linge et harde» 32 têtes d’esclaves dont OLIVETTE, MARC, et DELPHINE .
Savoir ses ancêtres esclaves est un choc mais les voir vendus à l’encan en est un autre, comme si constater qu’ils n’étaient que meubles, à la seule valeur marchande, devait concrétiser ce qui n’est plus entendable pour nous, ses descendants aujourd’hui .
Et pourtant OLIVETTE et ses enfants furent vendus aux enchères en ce beau dimanche de février 1793.
Sur le folio 3 de cette vente, une série de coïncidences et concordances telles qu’elle méritera un commentaire ultérieur. En effet, on y voit notamment, en haut de page, la signature en qualité de caution de mon quadri aïeul NOEL LAMARRE, celles de deux Hyacinthe PAYET, comme acheteur et caution, puis celle de Gilles PAYET.
On y lit :

« La nommée OLIVETTE, créole, âgée de trente ans et DELPHINE son enfant, adjugées ensemble à M. Hyacinthe PAYET pour la somme de cinq mille cinquante Livres, cautionné par M Hyacinthe PAYET, fils d’ Henry . »

« MARC, créole, âgé de 8 ans environ, adjugé à M Gilles PAYET pour la somme de 1910 Livres, cautionné par Romuald Payet “.
Ainsi, à la suite de cette vente aux enchères, Olivette et Delphine iront chez Hyacinthe Payet, fils de Paul, Marc part chez Gilles Payet.
Si Gilles Payet n’a pû acheter Delphine et Olivette en même temps que Marc en 1793 vraisemblablement pour des raisons financières, en 1799 il en est le propriétaire.

En effet, en l’ an 7ème de la République et le 12 Pluviose, le Comité Administratif, « à 3 heures de relevé, réuni au local ordinaire de ses séances et ayant pour président AZEMA, OUZOUX, JOUVENCOURT, DERIENS, VABOIS, REMY, DESBASSAYNS comme membres, assistés du citoyen LAGIRONDE en sa qualité de secrétaire onoraire » va examiner la requête faite par le citoyen « Gilles PAYET pour la dénommée DELPHINE , créole, agée de 9 ans et MARC aussi créole agé de 12 ans, les moyens de subsistance sont le don d’ un terrein de 50 gaulettes de longueur sur 5 de large, situé au canton st louis, à prendre de la base de son terrein à monter, ce qui formera à chacun un terrein de 25 gaulettes de long sur 5 de large, pour chacun desquels il s’ oblige à faire bâtir une maison de 12 pieds de large sur 15 de long, le toit recouvert en feuilles et de leur faire apprendre d’ici à ce qu’ils puissent etre en état d’ avoir leurs biens pendant tout lequel temps il s’oblige de les nourrir, entretenir et habiller, et un métier qui puisse leur procurer des facultés et moyens de subsistance »
L’affranchissement nécessitait d’avoir les moyens d’assurer à l’ ancien esclave de quoi vivre afin qu’il ne soit pas une charge pour la colonie . En l’espèce, Gilles Payet va se dépouiller d’une partie de son habitation qui n’était pourtant pas très importante ( 3 terreins de 10 et 3 gaulettes de largeur jusqu’au sommet ainsi qu’ un autre terrein de 5 g sur 100 gaulettes de hauteur (in : recensement de 1788) pour permettre à ces deux enfants de 9 et 12 ans de devenir libres. On conçoit alors aisement que seul un lien de filiation est à l’origine de cet affranchissement.
L’avis du Comité Administratif sera favorable et transmis à l’Assemblée Coloniale qui le 16 Pluviose an 7 (soit le 4 Fevrier 1799) « Déclare que la liberté est accordée aux nommés DELPHINE, créole, agée de 9 ans et MARC, aussi créole, agé de 12 ans, appartenants au citoyen Gilles PAYET »

En l’an 7, en pleine période révolutionnaire, DELPHINE et MARC acquièrent la liberté !
Beau symbole pour ses descendants!
(à suivre…)
Laurence Noël
© Sabine & Laurence NOËL.
Article paru aussi dans le Bulletin trimestriel du Cercle Généalogique de Bourbon, n° 106, Décembre 2009.
TEXTES ET DOCUMENTS SOUMIS À L’AUTORISATION DES AUTEURES
” Une place et case sur les Sables, où l’on élève quelques bestiaux”, dit le recensement de 1709. “La case de George Noël porte le n° 16 sur le Plan (d’Eugène) de Champion.Cette propriété venait d’un double échange effectué le 23 août et le 11 septembre 1704. Georges Noël, à l’encontre de la plupart des premiers colons, fit montre d’une particulière stabilité. En 1709, Georges Noël n’avait encore que “60 cabris, 14 moutons et quelques volailles” » (Antoine Boucher & Père Barrassin.)
En 1705, un sieur Durot, naviguant sur l’escadre du Baron de Pallières, nous décrit le village de St Paul en ces termes : “les maisons qui le composent sont au nombre de trente cinq, mais fort éloignées les unes des autres, ainsi qu’il est aisé de le voir par la petitesse du nombre remplissant un espace aussi considérable “.
Il semble, que Le Baron de Pallières, au retour des Indes, ne débarqua pas à Bourbon, mais reçut le gouverneur à dîner sur son vaisseau. George dut le rencontrer, car c’est sa pendule qu’il acheta et répara avec brio.
Les colons commencent au début du siècle à délaisser le “vieux St Paul”, et s’installent au bord de la rade. Jean de La Roque en fait la description suivante , dans son ouvrage : ” Voyage de l’ Arabie heureuse”, vers 1709.

Il précise plus loin :
” les maisons ou les habitations de cette rade ne sont pas bâties en file, & ne comportent pas des rues, comme dans une ville ; ce sont tous bâtiments de bois isolés,& n’ayant qu’un seul étage à cause des ouragans assez fréquents qui envereroient tout si on leur donnoit plus d’élevation” .(…) ” … l’île est bonne et fort saine pour la vie ; en sorte que c’est avec quelque raison qu’on l’a comparée au Paradis terrestre”
C’est donc probablement, là, dans une jolie case de bois rond que vont naître les enfants de George & de Catherine. Marianne le 28 juin 1707 ; Jacques le 8 juillet 1709 ; Georges le 11 août 1711 et enfin Louis le 28 août 1714. Tous quatre nés pendant l’hiver austral.
Sabine Noël
© Sabine & Laurence NOËL.
TEXTES ET DOCUMENTS SOUMIS À L’AUTORISATION DES AUTEURES
Il ne faudra pas moins de 15 feuillets à François Adeline, notaire du canton sud pour dresser acte des dispositions prises par le citoyen Jean Lafosse, curé de la paroisse St Louis en faveur des nommés Agathe, Cécile et Antoinette. Nous sommes en l’an troisième de la république une et indivisible. Le citoyen Lafosse en un acte d’une longueur et d’une précision inhabituelles veut tenir la promesse faite à Pierrot :
« en considération des bons services
et de l’attachement que lui a constamment
témoigné le susdit Pierrot et pour procurer
à ce bon vieillard, la douce consolation de
voir avant sa mort, ses enfants jouir
du don precieux de la liberté. »
(…)
“pour m’acquitter et satisfaire à la fois la justice et l’humanité “
Cette requête a été demandée à l’assemblée coloniale l’année d’avant. Malheureusement, Pierrot est mort depuis. Vont être énuméré ensuite les différentes conditions du legs, A savoir surtout les soins à apporter finalement aux deux vieillards. Dans un premier temps, à Pierrot, le père esclave. Ensuite, à lui, Curé Lafosse le maître qui va les affranchir et qui se sent vieillir.Il va demander à Agathe et Cécile de comparaître devant le notaire pour leur demander si elles veulent bien rester auprès de lui . Elles se montreront alors d’un esprit exemplaire :

« ayant répondu qu’elles
étaient pénétrées de reconnaissance pour
le comparant leur bienfaiteur, qu’elles
regarderaient comme une nouvelle faveur
de sa part, s’il voulait bien leur permettre
de rester auprés de lui pour le soigner
dans ses infirmités, que c’était là l’usage
qu’elles avaient toujours cru faire de
leur liberté, qu’accoutumées à peu de
besoins, elles ne désiraient de la géné
rosité du comparant que ce qu’il croirait
lui même leur être nécessaire pour
avec le jour de leur travail pouvoir
subsister,sans courir risque de devenir
à charge de la colonie, si Dieu venait à disposer
de lui avant elle que puisqu’il leur était
permis de s’expliquer avec franchise, elles
le priait de convertir l’emplacement
situé proche la rivière St Etienne qui
leur destinait en un autre moins vaste
……. ».
Agathe et Cécile restent avec leur bienfaiteur et demandent même un terrain moins grand, pour ne pas s’éloigner du curé !
L’histoire est édifiante, mais pas tout à fait heureuse en sa totalité. Il n’ y a pas d’affranchissement heureux. Le Curé n’a pas les moyens d’affranchir toute la descendance de Pierrot . Ainsi, Pierre, père de Cécile a une trop nombreuse famille. Il le nommera tuteur de sa fille. ( ce qui a du être refusé par la municipalité, un esclave n’ayant aucun droits) Et lui, se nomme tuteur d’Antoinette, onze mois, fille de Cécile.Quel choix déchirant a été demandé à Pierrot au seuil de la mort, de distinguer parmi ses enfants, ceux qui méritaient la liberté!
« le bon vieillard
a jeté les yeux sur elle et a fixé son
choix (…) ses enfants qu’il attends
les secours que son grand âge exige. »
Le curé Lafosse va s’attacher dans l’acte que saisit d’une plume rapide et enlevée François Adeline à prévoir tous les cas de figure attachés à sa donation. Suivant le terrain choisi, suivant le départ de l’une ou des trois femmes, tout est passé au crible. Il prévoit aussi, la case de bois rond à bâtir, le poulailler, le linge, les marmites ,… et le financement des bâtis et les gages des affranchies dans toutes les situations , même s’il mourrait avant l’execution des présentes.
Et don suprême, le notaire et les témoins ont du sursauter à moins qu’il ne fussent habitués à ce singulier curé, il leur fait don de son patronyme :

« esclaves comme de fait et les affranchit
toutes trois, voulant que dés aujourd’hui
date des présentes, elles jouissent généralement
des droits et privilèges attachés au don
précieux de liberté, avec la faculté de prendre
son nom si mieux elles n’aiment en prendre
un autre qui efface tout vestige de leur
ancienne servitude “
Qu’est il arrivé ensuite ?
Le Père Lafosse, « curé des noirs » ,« dangeureux agitateur », sera condamné à être déporté en Inde pour ses idées abolitionistes.
Pour Agathe, Cécile & Antoinette, l’affaire est à………..suivre.
Sabine Noël
Recherches CNAOM, 2009
© Sabine NOËL.
TEXTES ET DOCUMENTS SOUMIS À L’AUTORISATION DES AUTEURES
